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Les recruteurs doivent comprendre la complexité des compétences informationnelles

Véronique Mesguich, Anne-Marie Libmann
Netsources no
128
publié en
2017.05
1933
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Tags
retour d'expérience | professionnel de l'information
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Entretien entre Véronique MESGUICH et Anne-Marie LIBMANN

Véronique Mesguich est consultante et formatrice spécialisée dans le domaine de la veille stratégique et de la médiation numérique.

Anne Marie Libmann est directrice opérationnelle de FLA Consultants.

Véronique Mesguich et Anne-Marie Libmann ont exercé conjointement la présidence de l’ADBS, l’Association des professionnels de l’information.

 


Anne Marie LIBMANN : La question de la compétence informationnelle est, ou en tout cas devrait être, centrale pour une organisation, privée comme publique. Elle nous a tenu très à cœur à toutes deux lors de l’exercice de notre co-présidence à l’ADBS.

Véronique, nous allons essayer de voir comment les compétences évoluent, comment l’entreprise les perçoit et dans quelle mesure elle se les approprie. Nous élargirons ensuite à l’environnement informationnel de l’entreprise, en essayant d’en anticiper les tendances. Nous verrons que l’évolution de Google est à ce titre un élément toujours aussi marquant dans le paysage informationnel.

Commençons par un élément-clé : les écoles. Quelles compétences développent-elles chez leurs élèves ?

Véronique MESGUICH : Les professionnels de l’information acquièrent ou complètent leurs compétences dans de nombreux établissements de formation initiale ou continue. J’interviens dans plusieurs de ces établissements, et je constate que les programmes sont ambitieux et variés.

En fait, on pourrait dresser une typologie de ces compétences en les regroupant dans trois courants :

  • un aspect plutôt technique et centré davantage sur les « contenants », autour des formats de documents et données, ou du paramétrage et déploiement des outils de veille et de gestion documentaire ;
  • un aspect plutôt orienté « contenus », autour des études stratégiques, comprenant des méthodes d’analyse ou de benchmark, et pouvant aller jusqu’aux solutions de cartographie des données et de datavisualisation ;
  • et enfin, un troisième axe concernant globalement l’accès à l’information, qui passe par des plateformes de diffusion et partage, sans oublier les questions d’ergonomie : c’est tout l’enjeu de l’UX (expérience utilisateur), du design de sites et d’applis, ainsi que du référencement. L’UX est devenu en effet un élément majeur de l’architecture de l’information : une application centrée sur l’expérience utilisateur privilégie l’accessiblité, la trouvabilité, l’attirance…

Mais bien entendu ces trois axes ne sont pas isolés les uns des autres, et il existe de nombreuses convergences : les réseaux sociaux, qui sont à la fois du contenant et du contenu, en sont une parfaite illustration.

On a le sentiment d’une grande hétérogénéité de compétences. Peut-on acquérir et ensuite développer des compétences techniques aussi larges ?

Quand ils sortent de l’école, les élèves sont un peu multi-cartes et ensuite se spécialisent, souvent en fonction de leurs parcours initiaux.

Parmi les élèves des promotions récentes, je note deux types de profils au fond assez distincts, et qui correspondent à des formes de médiation numérique assez divergentes.

Tout d’abord, il existe un groupe plutôt « classique » qui s’intéresse à la gestion de l’accès à la connaissance et au savoir : ils trouveront des débouchés dans les bibliothèques universitaires, les organismes de recherche, les laboratoires scientifiques et techniques. Ils pourront participer à des projets autour des bibliothèques numériques, des grands portails documentaires, des humanités digitales. En entreprise, ils trouveront des postes de document controller ou records manager. Ils seront spécialistes de la structuration, de l’organisation des contenus documentaires, en s’appuyant beaucoup sur les formats et standards.

On peut distinguer un deuxième groupe, plus attiré par la communication, l’édition électronique, le community management ou même le collaboratif. Ils vont contribuer à produire, enrichir, diffuser des contenus informationnels textuels ou multimédia, avec des solutions plus légères, plus axées sur le collaboratif, le visuel, la gamification. Il est plus difficile dans ce cas de citer des noms de métiers, dans la mesure où tout cela est très nouveau et évolutif : pour les recruteurs, ce seront des chargés de projet édition électronique, chefs de projet collaboratif…

Les entreprises et organisations de façon générale ont-elles compris toute la diversité et la spécificité de ces profils de compétences ?

On serait tenté de penser que les emplois proposés concernent l’un ou l’autre des trois axes décrits plus haut. Mais en fait, lorsqu’on se penche sur les offres d’emploi, on s’aperçoit que la vision des recruteurs, notamment en matière de veille, reste souvent globale : on recherche le « mouton à cinq pattes » qui saura mettre en place la veille, choisir une solution, collecter l’information, l’analyser, la diffuser… Alors que les compétences associées à chacune de ces tâches sont très différentes.

Les besoins des entreprises ne semblent pas simples à satisfaire, est-ce difficile d’anticiper ?

Il se pose aux responsables des programmes, notamment en formation initiale, la question de l’adéquation de l’offre à la demande : faut-il concevoir les programmes en fonction de ce que l’on ressent des besoins des entreprises et organisations, ou des attentes exprimées par les recruteurs ?

Prenons le cas du knowledge management par exemple : il y a peu d’offres d’emploi spécifiques à ce domaine, alors qu’il y aurait dans de nombreuses entreprises d’énormes besoins en matière de capitalisation et de partage de l’information. Les compétences en KM sont dans de nombreux cas incluses dans des offres d’emploi plus larges d’ingénieurs ou chefs de projet. A contrario, il n’existe pas (ou peu) de diplômes spécifiques aux métiers de l’UX, alors que la demande explose actuellement.

Pour ce qui est des écoles « traditionnelles » de l’information, comment s’orientent les professionnels de l’information qui en sont issus ?

A l’ère du partage d’information et des réseaux sociaux, les professionnels de l’information réinvestissent de plus en plus les « contenus ». C’est le cas notamment dans les bibliothèques. J’ai beaucoup étudié cela pour mon dernier ouvrage « Bibliothèques, le web est à vous »1. Les médiathèques ou bibliothèques universitaires se sont investies dans la médiation via les réseaux sociaux, la pratique de la veille, les humanités numériques. La fonction du bibliothécaire dépasse un simple rôle d’intermédiaire, il va s’agir de créer, co-construire, enrichir des contenus en relation avec les publics.

Dans les entreprises, y a-t-il encore besoin de spécialistes de l’information très techniques, par exemple pour l’administration des plates-formes de veille, de capitalisation de l’information et collaboration ?

La collecte automatisée d’informations devient de plus en plus technique. Par exemple, l’agrégation de flux RSS devient assez compliquée, il faut les générer, paramétrer, filtrer, être à l’aise avec le code XML. Maitriser un agrégateur de flux puissant et complexe comme Inoreader requiert beaucoup de savoir-faire. Cela fait partie de niches techniques qui sont développées dans les écoles.

Mais en même temps apparaissent des plateformes de veille ou de surveillance des médias sociaux en mode SAAS, dont l’utilisation repose moins sur des compétences techniques. Les éditeurs de ces plateformes, ciblant le plus le grand nombre d’utilisateurs, mettent en avant qu’il n’y a plus besoin de compétences techniques pour utiliser leurs produits. Il en est de même d’ailleurs pour les agrégateurs de presse.

La transition bibliographique et des modèles FRBR (Functional Requirements for Bibliographic Records) adaptés au web de données, ou encore dans le domaine des normes de l’archivage requièrent également des connaissances très pointues.

Le management a-t-il encore une stratégie « verticale » de l’information » ?

Il est devenu difficile de parler de verticalité tant on est face à un phénomène de transversalité.

On trouve l’information tellement partout qu’on a du mal à l’isoler, à l’appréhender comme quelque chose de spécifique. Je cite souvent une phrase de Bruno Latour qui résume bien la situation. Selon lui, « plus les bibliothèques se répandent, plus elles sont centrales ». Cette phrase ne concerne pas que les bibliothèques, elle peut s’appliquer à tous les professionnels de l’information.

Chacun a pris d’une certaine façon son avenir informationnel en mains ? y compris dans les entreprises ?

Oui, il y a une sorte d’empowerment, désolée pour le terme anglais mais j’ai du mal à trouver un équivalent en français ! On a assisté dans les années 80 à un phénomène de démocratisation au niveau du matériel et du logiciel, avec l’arrivée de la micro-informatique. La démocratisation dans les accès aux contenus informationnels est venue plus tard, à partir des années 90, avec l’arrivée du web. Le phénomène s’est amplifié avec la déferlante du web social dans les années 2000. Nous nous sommes mis très spontanément à produire, gérer notre propre information, sans besoin d’intermédiaires.

Jusqu’il y a 5-6 ans il y avait un vrai décalage, entre la richesse de ce que l’on pouvait réaliser « dans la vraie vie » à titre personnel, et la réalité en entreprise. Aujourd’hui le fossé a tendance à se combler, le lancement de Facebook Workplace en est un exemple incroyable.

Le succès des réseaux sociaux d’entreprises n’est cependant pas systématiquement garanti. L’une des clés du succès peut reposer sur des fonctions de gestionnaire de communautés internes, d’« agitateur » professionnel, mais il n’est pas sûr qu’il y ait beaucoup de création de postes dans le domaine.

Si l’on élargit maintenant à l’environnement informationnel de l’entreprise, y-a-t-il de grandes tendances qui se dessinent ?

L’évolution de l’offre n’est pas linéaire, elle fonctionne plutôt par à-coups. Les derniers grands bouleversements sont venus de la déferlante des médias sociaux et des méga-données, mais cela remonte déjà à quelques années. Actuellement nous sommes dans une période un peu intermédiaire où l’on peut distinguer quelques pistes intéressantes.

Plusieurs moteurs et réseaux sociaux (notamment Google et Facebook) misent énormément sur l’intelligence artificielle. Google, en fait, se positionne de plus en plus comme un moteur de réponse, qui ne se limite plus à la fourniture de liens en guise de résultats, et ambitionne de devenir une sorte de guide pour la vie quotidienne ! On entrevoit bien sûr les retombées marketing en matière d’analyse des données personnelles…Bing, le sempiternel rival de Google, suit également cette voie. D’autres moteurs ont des approches différentes, comme Qwant ou le tout nouveau moteur Xaphir.

Un autre enjeu très important actuellement est celui des business models de l’information. On parle beaucoup de la logique des biens communs, de l’open access. Mais en même temps, on constate un retour à des modèles économiques payants, notamment dans le secteur des quotidiens et magazines d’actualité. Le passage à l’open data n’est pas toujours simple, l’exemple de Datainfogreffe en témoigne.

Quid de la performance de Google ? on a le sentiment d’une dégradation au niveau des opérateurs de recherche et de l’exhaustivité des résultats lorsque l’on recherche sur du contenu complexe à trouver ?

Il serait difficile de détailler cela en quelques lignes, mais cela est dû à plusieurs facteurs. Il y a d’abord ce qu’on appelle les featured snippets : ce sont des extraits de résultats issus du web qui sont mis en tête des réponses du moteur suite à une requête, sans que l’on sache précisément pourquoi cet extrait a été choisi parmi d’autres.

D’autre part, nous avons vu que Google utilise de nouveaux algorithmes basés sur le machine learning et l’intelligence artificielle. Il s’agit entre autres du Rankbrain, qui permet de convertir de grandes quantités de texte en vecteurs mathématiques. L’objectif est d’aider le système à deviner le sens de mots ou de phrases qu’il ne connaît pas, dans chaque langue. Quand un internaute effectue une recherche, Google la compare avec des requêtes préenregistrées. C’est pour cette raison que désormais, quand on saisit plusieurs mots, certains peuvent ne pas être pris en compte dans plusieurs réponses (et apparaissent rayés sous la réponse).

Ces évolutions ne sont pas vraiment compatibles avec les principes de la recherche booléenne. Il y a également malheureusement une grande méconnaissance de solutions destinées à favoriser l’accès à la connaissance : par exemple, des plateformes de grande qualité comme Isidore, spécialisée en sciences humaines, ou les outils de découverte mis en place par des bibliothèques dans le monde de l’enseignement supérieur.

Ce qui est à craindre, c’est que Google devienne de plus en plus une sorte de guide pratique pour la vie quotidienne, mais devienne décevant pour la recherche de contenus stratégiques et professionnels.

  • 1« Bibliothèques, le Web est à vous », Véronique Mesguich, Cercle de la librairie, janvier 2017, 185 pages, ISBN : 978-2-7654-1521-3s
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